L'oeuvre du jour : Henri Matisse - La tristesse du roi

2020-04-29 22:00:00 2020-04-29 22:00:00 L'oeuvre du jour : Henri Matisse - La tristesse du roi Que la joie demeure Tristesse, vraiment ? Les couleurs et les formes chantent et dansent comme jamais, rempart contre la désespérance. Le fond du tableau est constitué de larges aplats de couleurs franches : bleu outremer, rouge magenta, vert clair, vert foncé. Les couleurs sont vives. Mais notre regard est aspiré par le noir. En haut, à gauche, un rectangle menace le bleu profond. La nuit, déjà ? Au milieu, le personnage central en est vêtu. En contraste, en combat, une danseuse s’en est saisie. De la couleur fatale, elle trace, rieuse, des arabesques légères. Alors, s’envolent les pétales de couleur d’or. Henri Matisse (1869-1954) a 83 ans lorsqu’il réalise à Nice ce grand panneau de presque 3 mètres de haut sur un peu moins de 4 mètres de large. Depuis une dizaine d’années – depuis la guerre – il perfectionne la technique de la gouache découpée à vif dans la couleur. Cet impressionnant collage est peut-être son chef-d’oeuvre. Il y a, dit-on, un côté autobiographique. Âgé, Matisse est alors malade, il peine à se déplacer. Le roi triste, emmitouflé de noir, ce serait lui. Recroquevillé, il n’est pourtant pas impotent. Des fleurs égaient son manteau. Il joue de la guitare. La danseuse en suit le rythme et virevolte, défi à la pesanteur – comme les pétales emportés par on ne sait quel souffle. La joie et la vie repoussent la mort. Près du roi, une silhouette nuancée de vert. Assise sur les marches du trône, elle bat des mains ou frappe un tambourin. Il y a, dit-on, un hommage à Rembrandt. Dans son David jouant de la harpe devant Saül1, Rembrandt donne ses traits au vieux roi et l’enveloppe d’une cape sombre. La musique du jeune berger apaise à peine ses tourments. De Rembrandt à Matisse, le roi occupe la même place mais, chez Matisse, c’est la danse et non la harpe qui, devant lui, combat sa tristesse. Chez Rembrandt, le roi pleure. Chez Matisse, les larmes deviennent flammes, feuilles ou pétales de lumière. Le roi serait donc un vieillard. Il est peut-être Saül, il est peut-être Rembrandt, ou Matisse. Pourquoi pas vous ? Pourquoi pas moi ? Car il est une forme avant d’être une figure. Son visage est un masque. Tout être humain peut se fondre en lui, s’y reconnaître ou s’y projeter. Un étrange propos biblique surgit de la mémoire : "Parle, vieillard, car cela te revient, dis exactement ce que tu sais : mais n’empêche pas la musique". Le conseil prend place dans le cadre d’un banquet. Le discours de l’ancien, sa sagesse, son expérience, les drames qu’il a traversés, les joies qui l’ont comblé, toutes choses utiles aux jeunes gens qui l’écoutent, ne doivent pas recouvrir les sons éphémères de l’orchestre ou du chant. Ici, le vieillard a décidé de se taire et de laisser parler la musique. Le chagrin est là et les raisons de douter de l’avenir – le sien ou celui du monde qui peine à se reconstruire. Alors, le jeu des formes et des couleurs, le mouvement suggéré du battement des mains et des pas de danse (sur la pointe !) rendent visible la victoire sur la désespérance. Dans le coin à gauche, en haut, ce n’est le noir qui menace le bleu outremer. Au contraire, c’est le bleu qui, doucement, repousse la nuit. Texte de Gérard Billon - Texte mis à disposition par Marie-Cécile Manes Luxembourg Les amis des musées d'art et d'histoire Luxembourg info@amisdesmusees.lu Europe/Luxembourg public

Que la joie demeure

Tristesse, vraiment ? Les couleurs et les formes chantent et dansent comme jamais, rempart contre la désespérance.
Le fond du tableau est constitué de larges aplats de couleurs franches : bleu outremer, rouge magenta, vert clair, vert foncé. Les couleurs sont vives. Mais notre regard est aspiré par le noir.

En haut, à gauche, un rectangle menace le bleu profond. La nuit, déjà ? Au milieu, le personnage central en est vêtu. En contraste, en combat, une danseuse s’en est saisie. De la couleur fatale, elle trace, rieuse, des arabesques légères. Alors, s’envolent les pétales de couleur d’or.

Henri Matisse (1869-1954) a 83 ans lorsqu’il réalise à Nice ce grand panneau de presque 3 mètres de haut sur un peu moins de 4 mètres de large. Depuis une dizaine d’années – depuis la guerre – il perfectionne la technique de la gouache découpée à vif dans la couleur. Cet impressionnant collage est peut-être son chef-d’oeuvre. Il y a, dit-on, un côté autobiographique. Âgé, Matisse est alors malade, il peine à se déplacer. Le roi triste, emmitouflé de noir, ce serait lui.

Recroquevillé, il n’est pourtant pas impotent. Des fleurs égaient son manteau. Il joue de la guitare. La danseuse en suit le rythme et virevolte, défi à la pesanteur – comme les pétales emportés par on ne sait quel souffle. La joie et la vie repoussent la mort. Près du roi, une silhouette nuancée de vert. Assise sur les marches du trône, elle bat des mains ou frappe un tambourin. Il y a, dit-on, un hommage à Rembrandt. Dans son David jouant de la harpe devant Saül1, Rembrandt donne ses traits au vieux roi et l’enveloppe d’une cape sombre. La musique du jeune berger apaise à peine ses tourments. De Rembrandt à Matisse, le roi occupe la même place mais, chez Matisse, c’est la danse et non la harpe qui, devant lui, combat sa tristesse. Chez Rembrandt, le roi pleure. Chez Matisse, les larmes deviennent flammes, feuilles ou pétales de lumière.
Le roi serait donc un vieillard. Il est peut-être Saül, il est peut-être Rembrandt, ou Matisse. Pourquoi pas vous ? Pourquoi pas moi ? Car il est une forme avant d’être une figure. Son visage est un masque. Tout être humain peut se fondre en lui, s’y reconnaître ou s’y projeter.

Un étrange propos biblique surgit de la mémoire : "Parle, vieillard, car cela te revient, dis exactement ce que tu sais : mais n’empêche pas la musique".

Le conseil prend place dans le cadre d’un banquet. Le discours de l’ancien, sa sagesse, son expérience, les drames qu’il a traversés, les joies qui l’ont comblé, toutes choses utiles aux jeunes gens qui l’écoutent, ne doivent pas recouvrir les sons éphémères de l’orchestre ou du chant. Ici, le vieillard a décidé de se taire et de laisser parler la musique. Le chagrin est là et les raisons de douter de l’avenir – le sien ou celui du monde qui peine à se reconstruire. Alors, le jeu des formes et des couleurs, le mouvement suggéré du battement des mains et des pas de danse (sur la pointe !) rendent visible la victoire sur la désespérance.

Dans le coin à gauche, en haut, ce n’est le noir qui menace le bleu outremer. Au contraire, c’est le bleu qui, doucement, repousse la nuit.

Texte de Gérard Billon - Texte mis à disposition par Marie-Cécile Manes

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